Le ballon

26 mai 2010

Dans les vitrines, j’épie une femme-ballon. Devant elle roule un garçon pas tout à fait sorti des cauchemars de la nuit.

Roues, tiges, têtes, tibias, ventres, hélicoptère miniature et doigts traversent l’air en tanguant; on ne sait plus bien qui supporte qui dans cet enchevêtrement incongru. Si ce n’était de la lourdeur du temps et des corps, l’ensemble évoquerait peut-être un mobile de Calder.

Son ventre attire tous les regards; même le mien s’étonne de la voir ainsi.

Mais qui est donc cette mère de famille qui me talonne inlassablement?

Un matin comme les autres sur les trottoirs du quotidien, en somme.

Marie Uguay au soleil

10 septembre 2009

Je relis Marie Uguay au soleil depuis hier. C’est vraiment beau dans le bruit des grillons:

“De tous ces jours et de toutes ces nuits malades

je n’ai gardé que le harcèlement de mon amour

que cette destruction monotone du ciel

que ce lent étouffement de mes sens

Je ne reconnais plus mon corps

je suis entrée dans un univers maladroit

habité uniquement par la trépidation des rues”

J’ai l’impression d’y avoir échappé belle, tout d’un coup.

Et je me sens chanceuse d’être là, je perçois l’importance saisissante d’avoir profité de la fin de l’été au bord du lac avec des amis, d’aller tranquillement prendre l’apéro tout à l’heure, comme si de rien n’était.

Bien que je ne sois pas une habituée des salons de beauté, j’en ai visité deux dans les derniers jours, convalescence et désoeuvrement oblige. Quel contraste j’ai noté entre ces lieux pourtant voués aux mêmes tortures!

Dans le premier, décoré d’un authentique ciel de stucco brun, j’ai par exemple eu droit aux frasques de la championne de l’épilation brésilienne qui se tapait mon ménage de mollet ainsi qu’au récit de sa gastro du temps des fêtes, bruitage à l’appui. J’ai entendu la dame d’à côté raconter haut et fort sa dernière visite médicale et la propriétaire (une supposée Pompadour) essayer de la convaincre que ses sourcils « sont de l’émotion » et que les remplacer par une ligne de crayon serait une erreur.

Tout cela, bien sûr, à tu et à toi, tous clients confondus. On se serait cru dans Les Belles-soeurs, le charme littéraire en moins.

Dans le second, un décor zen et un invraisemblable bruit de ruisseau m’accueillent. Une demoiselle de feutre et de miel s’enquiert de mon bien-être avant que j’aie même posé mes fesses dans le creux accueillant du fauteuil. Elle me propose gracieusement des rafraîchissements et là, le choc: « On a besoin de passer à la salle de bain avant le soin? » On?! Et ce sera ainsi pour l’heure et demie qui suit: « On a la peau un peu sensible, non? On n’a pas froid aux pieds? On ne se sentira pas claustrophobe si…? » De l’infantilisation pure qui me gâchera le plaisir du massage et du soin.

Franchement, entre le rudoiement à la deuxième personne et la désappropriation à la troisième, je ne sais pas ce que je préfère.

Ce « on » retors procède selon moi du même désir d’euphémisation qui fait en sorte que la guerre fabrique des dommages collatéraux et les accidents de voiture, des personnes à mobilité réduite. Dire « on » à quelqu’un, c’est nier dans le discours le rapport établi dans le réel, c’est faire semblant que personne n’est là et cela relève de l’hypocrisie

Sommes-nous devenus à ce point paranoïaques que dire vous à une cliente dévêtue dans la pénombre paraît déplacé? Car c’est bien de cela qu’il s’agit, de cette obsession de la chose sexuelle partout affichée qui nous rend tout à fait mal à l’aise avec l’intimité. On ne distingue plus l’une de l’autre et le langage des soins du corps en fait foi.

Bien sûr, je ne dirai pas que cet aplanissement dans le jargon médical des marques de l’énonciation personnelle est un danger. J’affirme par contre qu’il est le signe, un parmi tant d’autres, d’un décalage profond entre la liberté parfois vulgaire avec laquelle nous nous exhibons et le malaise que nous éprouvons dès lors que le corps devient le lieu d’une rencontre privée, intime, voire sensuelle, mais pas érotique.

Ainsi, dans un livre traitant de l’éducation des enfants ramassé sur les étagères de la pharmacie, j’ai lu qu’il fallait enseigner aux tout-petits, et ce dès leur plus jeune âge, qu’eux seuls ont le droit de décider qui les touche. Soit, mais les auteurs continuaient en préconisant de ne pas embrasser nos enfants à moins qu’eux n’en manifestent le désir : ce faisant, nous leur transmettrions le message que leur corps sert au plaisir de l’adulte (nous tirons satisfaction de l’étreinte, pas eux) et qu’il est donc légitime que quiconque en fasse autant (et plus). Quoi?! Un baiser donné spontanément à mon fils lui suggérerait qu’un pédophile a le droit d’abuser de lui? Quel manque de nuance dans la réflexion! Et quelle vision troublée des relations humaines!

La plupart des enfants ne confondent pas le bien-être que procure une intimité saine et nécessaire avec leurs parents et la menace que pose la pulsion perverse d’un être dérangé. Ce sont des adultes terrifiés qui le font.

Et à bien y penser, je crois que je retournerai voir la colorée Pompadour dans son palais de toc.

Des os en tas sur la carcasse de la nuit


Entre les couteaux d’ardoise

des cicatrices ruisselantes

Dans le sable noir

un panache étincelant

iris lunaire

irradiant le silence


Le pétrolier lumineux

27 juillet 2009

J’ai traversé hier des kilomètres de brume épaisse pour rentrer à Montréal. Sur la 20, en pleine terre, je me croyais au bord du Saint-Laurent. On voyait les publicités lumineuses à travers du papier ciré; c’était étonnant et beau comme un pétrolier échoué dans un champ de maïs.

Derrière, Léon regardait la nuit. Nous, nous écoutions Rêver mieux de Daniel Bélanger, un album que j’exhume souvent des piles désordonnées pour faire de la route. Je pensais à mon vélo, à la sensation d’équilibre difficile à décrire que me procurent les longues balades sur deux roues. Bélanger décrit parfaitement cette sensation dans sa chanson Intouchable et immortel.

Je pensais aussi à La route de Cormac McCarthy, que je suis en train de lire à (très) petites doses. On m’avait prévenue, mais je ne m’attendais pas à quelque chose d’aussi insoutenable. C’est peut-être à cause de l’enfant dans le livre, que j’associe inévitablement à celui qui danse de la tête sur la banquette arrière; c’est peut-être tout simplement que je suis devenue trop sensible pour goûter des descriptions de fin du monde aussi angoissantes.

Ce roman sec me donne l’impression d’être un squelette, littéralement. Il n’y a plus rien, dans le récit comme dans l’idée que je me fais de mon corps lorsque je le lis, qui enrobe ou qui protège. Plus de fluidité, plus de mouvement. Tout l’univers est réduit en poussière volatile, en pierres friables. Le lecteur est rivé à l’angoisse par des clous acérés. La beauté a disparu.

À vélo, peu importe le paysage, je plane et je me sens vivante. Tout devient beau, et l’élan mécanique de mes jambes entraîne le mouvement sinueux de mes idées. L’angoisse se dissipe. Les fils électriques deviennent des toiles d’araignée géantes; les bouchons de circulation, des bouées de signalisation à contourner. Mon corps imparfait se soude à l’ossature idéale de ma bécane et je me dissous dans le vent.

À vélo, je deviens ce cargo fantastique sillonnant la ville et les champs.

Le tanin noir du café

8 juillet 2009

Avril, je me suis découvert un pois sur l’abdomen.

Mai, le pois était devenu une bille.

Juin, l’oeuf de caille déroulait ses tentacules affolants de la cinquième côte au nombril.

Après avoir vu plusieurs médecins et subi autant de palpations, le diagnostic (somme toute rassurant) est tombé début juillet : tumeur desmoïde. Ce n’est pas malin, mais pas tout à fait bénin non plus. En un mot, c’est rare. Rarissime et inconnu. À l’anxiété et à la terreur ont donc succédé l’appréhension et le doute.

C’est une étrange sensation que de vivre avec cette méduse importune en plein muscle. Lorsqu’on l’arrachera, c’est une demi-livre de ma chair qui s’en ira à jamais. Ce n’est rien, bien sûr : que six centimètres de ma personne en moins et l’inquiétude de la récidive, l’inquiétude que le poulpe ait laissé, invisibles, quelques filaments venimeux tissés à même ma chair.

Beaucoup plus qu’une masse de cellules anarchiques cependant, c’est la certitude de ma vulnérabilité qui vient de m’être révélée. C’est la sensation, tout à coup, de ma finitude. Je croyais, lorsque j’ai accouché de mon fils, m’être approchée au plus près de la frontière fulgurante qui sépare la vie de la mort. Je constate aujourd’hui que la mort est ailleurs : elle est en nous chaque jour et nous grignote petit à petit.

C’est elle qui colore de rouge déjà la lèvre de mon enfant tombé sur une pierre du jardin. Le tanin noir du café qui m’enivre, c’est elle encore. La lumière oblique qui révèle la beauté de toute chose, le délice des paresses, le coup de tonnerre de mes révoltes, celui de mes désirs, le grand souffle de mes amours, la soif exigeante de la vie, l’hypnose de l’angoisse : pareil.

C’est ici que la distinction entre le dessus et le dessous des choses s’efface.

15 juin 2009

La ville se dissout
dans la  nuit caniculaire
En dedans comme en dehors
l'encre claire de la nuit

Ce cycliste
un sillon incandescent
dans l'opacité de l'air

Sur l'envers de l'année
les mains denses de l'été 
Sur son endroit
des mitaines gelées
dans la chair du courant

Des chiens phosphorescents
dans la bruine bleue

Des corps envolés
dans la débâcle de mars

Deux entailles enneigées sur la peau de l'eau 
Deux morsures dans la glace
Un cadavre dans le jour métallique

La débâcle

15 juin 2009

En mars dernier, je me suis trouvée sur le lieu d’un suicide. Je longeais le fleuve en ski de fond et je me suis arrêtée pour observer la force des rapides, impressionnants dans la débâcle. Quelques retraités étaient là, à la pointe de la presqu’île, méditant sur la beauté du paysage.

Sur le talus enneigé, des pas profonds ont attiré mon attention. Au bout de ce sens unique terrifiant, une demi-lune taillait dans la neige un siège à la lisière de l’eau. On y distinguait encore la forme de deux cuisses. J’ai imaginé la brûlure glacée sur les jambes qui avaient dû s’enfoncer dans le courant. À un mètre et demi en aval de la première empreinte, dans le fragile pavé blanc, deux mains avaient mordu la bordure gelée. La première franchement; la deuxième du bout de la mitaine. Au large des pas, une épitaphe succincte avait été tracée dans la neige : 1991-2009

Cette image me hante. Je suis retournée sur la presqu’île quelques fois, mais j’évite son nord-est. Quand je vois des débris sur le fleuve, j’imagine inévitablement un cadavre. Je me dis que, fatalement, c’est lui qui me retrouvera.

Récemment, j’ai préféré passer une soirée en compagnie d’une amie, d’un minibar et de Canal Vie plutôt qu’en celle de désagréables poètes invités à un colloque par ailleurs assez intéressant. J’ai pu constater que je ne savais pas « prendre soin de moi ».

Entre des publicités de détergents capillaires, buccaux, dentaires et vulvaires (!), Jean Airoldi et ses vassaux nous ont assené l’idée mille fois réitérée que « prendre soin de soi » signifiait gommer de sa personne tout signe physique distinctif dans le but de se conformer à un standard échevelé et oxygéné. Donc, « prendre soin de soi », cela voudrait aussi dire laisser à des mains inconnues le soin de notre allure, qui traduit ce que nous sommes intimement. Paradoxal.

Je vous fais grâce des études de cas, vous savez de quoi je parle.

Que nous soyons bordélique ou ordonné, maniaque ou insouciant, superficiel ou profond, extravagant ou renfermé, baroque ou classique, psychédélique, rococo ou riquiqui, nous demeurons couverts d’aspérités et d’imperfections, de bizarreries qu’un replâtrage hâtif ne saurait effacer. Et ce sont bel et bien nos hésitations, nos raideurs, nos audaces ou nos timidités passagères qui font de nous des corps parfois transparents, parfois flamboyants.

Qu’on me comprenne bien : je n’ai rien contre la paresse ou la coquetterie. J’excelle dans la première et verse de temps à autre dans la seconde.

Ce qui m’énerve, c’est que dans le discours actuel, « prendre soin de soi » équivaut à ne pratiquer la paresse que sous sa forme la plus stérile. Cette oisiveté engendre la solitude (et l’ennui) parce qu’elle n’a rien de spontané, de libre ou de sensuel. Elle est dérisoire et nous isole parce qu’elle musèle l’esprit.

Les surréalistes s’exerçaient à une paresse ludique qui stimulait la circulation des idées et des sentiments, une électrification de l’esprit qui enrichissait l’âme en l’envoyant gambader au hasard de la ville ou de l’ivresse partagée. Cette attitude féconde liait au monde celui qui la pratiquait plutôt que de l’en séparer; elle favorisait l’émulation plutôt que le cloisonnement. La détente ainsi envisagée me semble tout sauf vaine.

Aujourd’hui, la tendance du « pour soi » exclusivement valorise une inactivité paralysante qui fait croire au corps que la beauté se doit d’être anesthésiée, esseulée, en un mot moribonde. Ce corps reposé, lisse et brillant me rappelle une urne funéraire.

Quand les gens me parlent, il m’arrive souvent de laisser mon esprit bouquiner dans la bibliothèque de mes souvenirs. Je n’écoute que d’une oreille et je vagabonde ailleurs. Cela donne lieu à beaucoup de quiproquos et de malentendus que je ne rectifie généralement pas.

J’aime bien, lors de ces moments de dérive, visiter en esprit les quelques endroits où j’ai vécu: Pointe-au-Père et Rimouski, Mont-Laurier, Québec, Huddersfield, Belfast et Montréal. Dans ces lieux, j’ai occupé au total dix-sept chambres dans autant de maisons, c’est-à-dire en moyenne une par deux ans depuis ma naissance.

Le souvenir de tous ces endroits forme un réservoir à images ordonné selon une géographie complexe et instable. Il me semble qu’à chaque lieu correspond une époque de ma vie et qu’à chaque déménagement, une nouvelle ligne de flottaison s’est tracée sur le ventre de la coque de mon inconscient.

De la quille au plat-bord se dessinent des ramifications compliquées dans le bois : les histoires de mes amours, celles de mes amitiés. Certaines de ces veines ligneuses se noient rapidement dans le bois mouillé, d’autres se terminent en de durs hématomes qui forment dans la planche des noeuds dangereux. D’autres encore courent sur toute la hauteur de la frêle membrure : ce sont mes affections les plus anciennes.

La nuit, j’abats mon navire en carène et laisse l’obscurité opérer dans les oeuvres vives. Au matin, je constate que les premières lignes de flottaison se troublent, se superposent, se diluent en une aquarelle dont le brun et l’ivoire me rappellent mon image dans le miroir.


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