Je ne sais pas “prendre soin de moi”
9 juin 2009
Récemment, j’ai préféré passer une soirée en compagnie d’une amie, d’un minibar et de Canal Vie plutôt qu’en celle de désagréables poètes invités à un colloque par ailleurs assez intéressant. J’ai pu constater que je ne savais pas « prendre soin de moi ».
Entre des publicités de détergents capillaires, buccaux, dentaires et vulvaires (!), Jean Airoldi et ses vassaux nous ont assené l’idée mille fois réitérée que « prendre soin de soi » signifiait gommer de sa personne tout signe physique distinctif dans le but de se conformer à un standard échevelé et oxygéné. Donc, « prendre soin de soi », cela voudrait aussi dire laisser à des mains inconnues le soin de notre allure, qui traduit ce que nous sommes intimement. Paradoxal.
Je vous fais grâce des études de cas, vous savez de quoi je parle.
Que nous soyons bordélique ou ordonné, maniaque ou insouciant, superficiel ou profond, extravagant ou renfermé, baroque ou classique, psychédélique, rococo ou riquiqui, nous demeurons couverts d’aspérités et d’imperfections, de bizarreries qu’un replâtrage hâtif ne saurait effacer. Et ce sont bel et bien nos hésitations, nos raideurs, nos audaces ou nos timidités passagères qui font de nous des corps parfois transparents, parfois flamboyants.
Qu’on me comprenne bien : je n’ai rien contre la paresse ou la coquetterie. J’excelle dans la première et verse de temps à autre dans la seconde.
Ce qui m’énerve, c’est que dans le discours actuel, « prendre soin de soi » équivaut à ne pratiquer la paresse que sous sa forme la plus stérile. Cette oisiveté engendre la solitude (et l’ennui) parce qu’elle n’a rien de spontané, de libre ou de sensuel. Elle est dérisoire et nous isole parce qu’elle musèle l’esprit.
Les surréalistes s’exerçaient à une paresse ludique qui stimulait la circulation des idées et des sentiments, une électrification de l’esprit qui enrichissait l’âme en l’envoyant gambader au hasard de la ville ou de l’ivresse partagée. Cette attitude féconde liait au monde celui qui la pratiquait plutôt que de l’en séparer; elle favorisait l’émulation plutôt que le cloisonnement. La détente ainsi envisagée me semble tout sauf vaine.
Aujourd’hui, la tendance du « pour soi » exclusivement valorise une inactivité paralysante qui fait croire au corps que la beauté se doit d’être anesthésiée, esseulée, en un mot moribonde. Ce corps reposé, lisse et brillant me rappelle une urne funéraire.
J’ai beaucoup aimé prendre soin de moi avec toi, en regardant Canal Vie en pyj’ et en buvant de la piquette.
On était belles dans nos pyj’, et j’aurais bien aimé que Airoldi machin vienne nous donner une contravention de style pour qu’on lui donne, en échange, une contravention de fatuité.
Je l’aurais moi-même relooké au complet sur la Plaza St-Hubert (à ses propres frais).
… en corrigeant publiquement ses pronoms relatifs fautifs.