Le tanin noir du café
8 juillet 2009
Avril, je me suis découvert un pois sur l’abdomen.
Mai, le pois était devenu une bille.
Juin, l’oeuf de caille déroulait ses tentacules affolants de la cinquième côte au nombril.
Après avoir vu plusieurs médecins et subi autant de palpations, le diagnostic (somme toute rassurant) est tombé début juillet : tumeur desmoïde. Ce n’est pas malin, mais pas tout à fait bénin non plus. En un mot, c’est rare. Rarissime et inconnu. À l’anxiété et à la terreur ont donc succédé l’appréhension et le doute.
C’est une étrange sensation que de vivre avec cette méduse importune en plein muscle. Lorsqu’on l’arrachera, c’est une demi-livre de ma chair qui s’en ira à jamais. Ce n’est rien, bien sûr : que six centimètres de ma personne en moins et l’inquiétude de la récidive, l’inquiétude que le poulpe ait laissé, invisibles, quelques filaments venimeux tissés à même ma chair.
Beaucoup plus qu’une masse de cellules anarchiques cependant, c’est la certitude de ma vulnérabilité qui vient de m’être révélée. C’est la sensation, tout à coup, de ma finitude. Je croyais, lorsque j’ai accouché de mon fils, m’être approchée au plus près de la frontière fulgurante qui sépare la vie de la mort. Je constate aujourd’hui que la mort est ailleurs : elle est en nous chaque jour et nous grignote petit à petit.
C’est elle qui colore de rouge déjà la lèvre de mon enfant tombé sur une pierre du jardin. Le tanin noir du café qui m’enivre, c’est elle encore. La lumière oblique qui révèle la beauté de toute chose, le délice des paresses, le coup de tonnerre de mes révoltes, celui de mes désirs, le grand souffle de mes amours, la soif exigeante de la vie, l’hypnose de l’angoisse : pareil.
C’est ici que la distinction entre le dessus et le dessous des choses s’efface.
Il y a une nouvelle de Margaret Atwood avec une histoire de tumeur qu’une femme conserve qui te plairait bien… J’en ai oublié le titre cependant. On s’en reparle.
Et je comprends maintenant à quel point D’autres vies que la mienne tombait mal.
Une chance qu’on a la poésie.