Quand esthétique et linguistique se rencontrent
24 août 2009
Bien que je ne sois pas une habituée des salons de beauté, j’en ai visité deux dans les derniers jours, convalescence et désoeuvrement oblige. Quel contraste j’ai noté entre ces lieux pourtant voués aux mêmes tortures!
Dans le premier, décoré d’un authentique ciel de stucco brun, j’ai par exemple eu droit aux frasques de la championne de l’épilation brésilienne qui se tapait mon ménage de mollet ainsi qu’au récit de sa gastro du temps des fêtes, bruitage à l’appui. J’ai entendu la dame d’à côté raconter haut et fort sa dernière visite médicale et la propriétaire (une supposée Pompadour) essayer de la convaincre que ses sourcils « sont de l’émotion » et que les remplacer par une ligne de crayon serait une erreur.
Tout cela, bien sûr, à tu et à toi, tous clients confondus. On se serait cru dans Les Belles-soeurs, le charme littéraire en moins.
Dans le second, un décor zen et un invraisemblable bruit de ruisseau m’accueillent. Une demoiselle de feutre et de miel s’enquiert de mon bien-être avant que j’aie même posé mes fesses dans le creux accueillant du fauteuil. Elle me propose gracieusement des rafraîchissements et là, le choc: « On a besoin de passer à la salle de bain avant le soin? » On?! Et ce sera ainsi pour l’heure et demie qui suit: « On a la peau un peu sensible, non? On n’a pas froid aux pieds? On ne se sentira pas claustrophobe si…? » De l’infantilisation pure qui me gâchera le plaisir du massage et du soin.
Franchement, entre le rudoiement à la deuxième personne et la désappropriation à la troisième, je ne sais pas ce que je préfère.
Ce « on » retors procède selon moi du même désir d’euphémisation qui fait en sorte que la guerre fabrique des dommages collatéraux et les accidents de voiture, des personnes à mobilité réduite. Dire « on » à quelqu’un, c’est nier dans le discours le rapport établi dans le réel, c’est faire semblant que personne n’est là et cela relève de l’hypocrisie
Sommes-nous devenus à ce point paranoïaques que dire vous à une cliente dévêtue dans la pénombre paraît déplacé? Car c’est bien de cela qu’il s’agit, de cette obsession de la chose sexuelle partout affichée qui nous rend tout à fait mal à l’aise avec l’intimité. On ne distingue plus l’une de l’autre et le langage des soins du corps en fait foi.
Bien sûr, je ne dirai pas que cet aplanissement dans le jargon médical des marques de l’énonciation personnelle est un danger. J’affirme par contre qu’il est le signe, un parmi tant d’autres, d’un décalage profond entre la liberté parfois vulgaire avec laquelle nous nous exhibons et le malaise que nous éprouvons dès lors que le corps devient le lieu d’une rencontre privée, intime, voire sensuelle, mais pas érotique.
Ainsi, dans un livre traitant de l’éducation des enfants ramassé sur les étagères de la pharmacie, j’ai lu qu’il fallait enseigner aux tout-petits, et ce dès leur plus jeune âge, qu’eux seuls ont le droit de décider qui les touche. Soit, mais les auteurs continuaient en préconisant de ne pas embrasser nos enfants à moins qu’eux n’en manifestent le désir : ce faisant, nous leur transmettrions le message que leur corps sert au plaisir de l’adulte (nous tirons satisfaction de l’étreinte, pas eux) et qu’il est donc légitime que quiconque en fasse autant (et plus). Quoi?! Un baiser donné spontanément à mon fils lui suggérerait qu’un pédophile a le droit d’abuser de lui? Quel manque de nuance dans la réflexion! Et quelle vision troublée des relations humaines!
La plupart des enfants ne confondent pas le bien-être que procure une intimité saine et nécessaire avec leurs parents et la menace que pose la pulsion perverse d’un être dérangé. Ce sont des adultes terrifiés qui le font.
Et à bien y penser, je crois que je retournerai voir la colorée Pompadour dans son palais de toc.
J’ai eu ce problème d’onoiement avec TOUS les dentistes et TOUTES les hygiénistes dentaires qui m’ont farfouillé dans la bouche, sauf le dernier, la dernière en fait (que je te recommande). Mais pas avec les médecins. Quoique à bien y penser, ils utilisent également des techniques d’infatilisation et de distanciation. Voilà peut-être là raison du succès des médecines « alternatives », ils ajoutent une dimension relationnelle aux soins qu’ils prodiguent.
Une pizzeria rouennaise dans les années 90: alors qu’est-ce qu’on prend ce soir? On reveut de l’eau? On n’a pas fini, on n’a plus faim? Notre quatuor se regarde, incrédule…Nous répondons tous en même temps, des oui et des non enchevêtrés. Un tirsmisu et 4 cuillers prego…M.On avait davantage zieuté la petite, alors âgée de 6-7 ans…Elle n’avait pas fini sa pizza (mais ma mère non plus).
Depuis l’adolescence, je repense à ce serveur à chaque fois que je suis témoin de cette manière si étrange de s’adresser à l’autre; par la suite, j’avais pensé à une traduction de l’italien ou la forme pronominale impersonnelle pourrait effectivement se traduire par un “on”.
On est italien chez Soins Pompadour??
Hélène V. (qui traite pieds, poils et noeuds musculaires) a eu le tutoiement automatique…curieusement, malgré l’intimité de son intervention, ce tutoiement m’a mise très à l’aise dès la seconde rencontre. Derrière l’adresse, il y a l’attention réelle que l’on porte à la personne en face et cela me semble bien plus important finalement. J’aime ce “tu” qui ne tue pas le respect, qui maintient même une certaine distance malgré son côté informel.
Le “on” me fait l’effet d’un regard fuyant.
De se retrouver à étouffer entre 2 seins et entendre indistinctement des mots infantilisants avant de se retrouver les joues mouillées et un sourire forcé collé sur la face est une sorte de câlin dont un enfant se rappelle toute sa vie! sourire. Là encore, c’est l’autre face à soi qui ne doit pas être dissolu dans l’échange… car il me parait aussi clair qu’à toi, Mel, qu’un vrai câlin, c’est délicieux (et tout le monde y revient!)
@ Malika: Je suis d’accord pour dire que le tutoiement n’est pas nécéssairement impoli, mais je trouve toujours surprenant de me faire tutoyer gros comme le bras lorsque je vouvoie quelqu’un que je ne connais pas.
Cependant, je ne suis pas certaine de saisir l’histoire des seins assourdissants et des joues mouillées…
Ohh…je ne voulais pas ouvrir de débat…juste raconter deux petites anecdotes que la lecture de la tienne avait fait émerger…
Tu t’exprimes si bien!